Profiel van AngélineZébrine bouquine...Foto'sWeblogLijstenMeer ![]() | Help |
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04 januari L'homme cent taches- Nom : Coleman Silk - Sexe : masculin - Profession : professeur de latin-grec, ancien doyen de faculté d’Athena, Nouvelle-Angleterre - Âge : soixante-et-onze ans - Situation familiale : veuf, vit une liaison avec une femme illettrée qui a la moitié de son âge - Le secret de la réussite de Coleman : c’est en quelque sorte une « tache » qui est à l’origine même de sa perdition. Il était un jeune homme brillant, issu de la classe moyenne, cachant ses véritables origines pour aller au bout de ses ambitions universitaires. Sa couleur de peau qu’il masque derrière une physionomie trompeuse et une fausse judéité est le secret de lui seul, qui ne sera dévoilé que bien plus tard à l’écrivain narrateur de cette histoire, notre Nathan Zuckerman retrouvé, et la seule tache dans sa vie. - Le secret de son succès devient, alors qu’il atteint sa soixante-huitième année, la raison même de sa déchéance : une accusation calomnieuse de racisme envers deux de ses élèves entache pour toujours sa réputation. Mais il garde obstinément son secret, qui le disculperait bien sûr, mais auquel il doit finalement sa vie, et peut-être sa véritable identité. - Le scandale de sa vie : Faunia Farley, la fameuse jeune femme illettrée, soupçonnée d’être asservie sexuellement et intellectuellement par notre professeur. - Le véritable scandale : un laminage en règle d’un homme jusque là craint et respecté. Un renversement du pouvoir, une transformation d’un professeur respectable en un homme vieillissant mais charnel et instinctif, prêt à aller jusqu’au bout de son action. Faunia est sa contestation la plus physique, son amour de fin de vie qui donne au restant de sa vie l’honnêteté dont il l’avait dépouillée. Et par là même se donne une fois pour toutes une identité trouble et multiple, aussi attachante qu’équivoque. Le roman de P. Roth qui m’a le plus intriguée et émue à ce jour. La tache, de Philip Roth, éd. Gallimard 23 december Un dernier Jane Austen pour la route… je crois que j'ai eu raison!Fougue, jeunesse et amour absolu donnés sans compromis et sans conditions, c’est l’apanage de l’adolescence. L’image qu’en donne Jane Austen, à travers l’histoire de Marianne et Elinor Dashwood, n’est pas figée dans son siècle (le XVIIIe finissant). Nous avons tous emprunté cette première voie, qui est celle de l’amour d’autant plus spontané et désintéressé qu’il se moque d’être payé de retour, ou seulement respecté. Aucun obstacle ne s’y oppose, au début du moins, pour le laisser prendre forme et envahir son cœur. On aime comme on respire, on garde sa flamme pour soi et on la cultive avec des souvenirs, des certitudes qui lentement se délitent et soudainement s’effritent. Aimer, c’est beau, et d’ailleurs notre Marianne ne vit que pour ça. Mais peut-on aimer deux fois dans le cours d’une vie ? Elle est farouchement opposée à cette théorie que défend son soupirant le colonel Brandon, qui a déjà vécu avant de croiser son chemin. Et son cœur bat pour Willoughby, l’inconséquent, beau et lâche Willoughby… Ce que Marianne croit inenvisageable dans l’évolution de ses sentiments peut-il être irréel pour elle s’il est bel et bien réel pour d’autres ? Elle n’accepte pas d’être le second amour d’un homme, mais devient la proie d’une passion contrariée et destructrice inspirée par un homme volage. L’amour a-t-il une raison d’exister sans raison ? Raison et sentiments ne sont-ils pas les meilleurs alliés pour un amour heureux ? C’est en mesurant l’impossible de son idéal que notre héroïne va réaliser ce qui lui avait toujours paru impossible… Raison et sentiments, de Jane Austen, coll. "10/18" A voir aussi (je ne l'ai pas encore vu) : Raison et sentiments, d'Ang Lee, avec Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant… Comment je me réjouis!Hier, journée mondiale de l’Orgasme, alors aujourd’hui, je tenais à marquer le coup… Voici deux extraits de romans lus récemment, de registres diamétralement opposés, mais unis dans un même sujet, sur quelques lignes. Mais vous avouerez sans peine que si le premier n’est qu’une mise en bouche assez fade et concise, le second est un véritable orgasme littéraire. « Ils dînèrent et se couchèrent tôt. Ce soir-là, Yael s’invita dans la couchette étroite de son compagnon. Depuis la nuit qu’ils avaient partagée chez Kamel, elle ne se posait plus de questions quant à leur relation. Elle refusait de la définir. Seuls comptaient l’instant présent, leurs caresses, leurs baisers et son désir de lui, de son corps. Elle guida le sexe de son compagnon jusqu’à elle. Sans aucun moyen de contraception. À aucun moment elle ne chercha à protéger cet échange, elle le voulait brut et instinctif, elle qui d’habitude était si prudente. Il s’enfonça en elle, et elle gémit, de plaisir, de son choix assumé, de ce voyage fusionnel, à la vitesse de l’oubli, toucher de l’âme par le corps l’unique réalité de l’univers : un périple orgasmique entre le néant et la lumière, l’état prénatal et post mortem. Elle voulait voyager à travers soi, à travers lui, dans l’essence même de l’humanité. Alors, elle jouit. » Les arcanes du chaos, de Maxime Chattam, éd. Albin Michel « Rien. Pas un mot. Nous nous allongeons mollement. Un de mes ongles s’accroche au tissu du peignoir. Elle gobe, me boit les lèvres, bouche grande ouverte. Sa peau un peu moite. Les cuisses pleines, tendues, muscle animal torsadé par la caresse. Elle me presse contre elle, elle m’enveloppe, me ferme dans des gestes circulaires, des gestes souples, atteints d’une étrange lenteur, d’une étrange indolence, comme si elle avait peine à se mouvoir. Capture des tentacules veloutés. Je m’appesantis sur elle, corps de moleskine, opulent, généreux, qui s’évase pour me faire place, me recevoir et m’absorber. Nous descendons ensemble dans les basses profondeurs des cryptes matelassées du silence. Elle ne se déplace que lentement, écarte lentement ses jambes, sirène échouée, se déplie comme une fleur de serre, enroule sa langue et fléchit son ventre sous ma main avec la langueur d’une anesthésiée. Ses paupières larges sont durement fermées, rabattues comme celles d’une morte. Elle exhale un parfum lourd, un parfum noir, arôme de santal, son corps entier est parfumé, bistre. Je me détache d’elle pour la regarder, femme nue posée sur l’étoffe du peignoir. Elle se laisse contempler, sans un mouvement, ses lèvres ne se sont pas refermées. Elle est d’une ampleur charnelle bouleversante, statue païenne de l’offrande, ses seins alourdis s’inclinent de chaque côté de la poitrine, le ventre tale, orbe d’ivoire. Subitement un désir aigu me prend de cette femme. Entrer et me liquéfier au-dedans d’elle. M’y égarer. M’y éteindre. Elle me couvre de ses bras, me calfeutre, large étreinte maternelle. Nous sommes boutés l’un à l’autre. Encochés. Arme dans l’entaille. Je m’enfonce et elle s’enfonce dans mon corps, transfuge de vie, nous nous dissolvons, elle m’accouche et je tenaille ses chairs, parturients, c’est mon sexe qu’elle pousse en moi, c’est par son sexe que je la reçois, nous sommes portés sur la haute vague, les mers battantes nous brisent et nous caressent, grève coraline de l’entonnoir nuptial, elle m’aspire, rampante, elle me tracte de ses mille bouches venimeuses. Comme s’il ne pouvait en être autrement, notre jouissance se déclenche à la même seconde. Pulpe chaude qui coule d’elle sur nos cuisses, s’arrache de moi, me parcourt, m’égratigne et va jaillir, éclabousser loin en elle. Elle a un cri de déchirement, bref, rauque. Nous retombons, essouflés, la tête sur son épaule, joints, ligotés. Inertes. » Septentrion, de Louis Calaferte, coll. « Folio » 01 december Pourquoi Le Bleu du ciel de Georges Bataille m’est tombé des mains…Anarchique et érotique, débordant d’alcoolisme et de perversité, déballant un vide sidérant des consciences. Une plume sans compassion. Des personnages solitaires et dépourvus de l’empathie la plus élémentaire. Ce qui déteint sur la lectrice que je suis, et qui est écœurée du sentiment qui monte en moi ; car si un sentiment existe, c’est bien celui du dégoût. Non, je n’ai pas aimé, ne l’ai pas fini (alors peut-être je juge vite), mais n’en avais pas le courage… Devant tant de fragilité d’esprit et de cohérence évanescente (voulue bien évidemment, par l’auteur que je n’en respecte pas moins, bien sûr, mais que je ne relirai pas), j’ai abdiqué et me suis inclinée devant un narrateur qui prenait peu à peu les allures d’un adversaire. M’étant déjà essayée par le passé à lire du Bataille, je pense de façon assez arrêtée que je n’ai pas les armes pour comprendre, ou d’y prendre part d’une manière ou d’une autre. Conséquence : je me mets d'urgence à la lecture de Sans nouvelles de Gurb, d'Eduardo Mendoza. Le Bleu du ciel de Georges Bataille, coll. « L’Imaginaire », Gallimard 26 november Il n’y a que le zèbre pour arborer fièrement le noir et le blanc…Je suis depuis longtemps très désireuse de découvrir l’Afrique du Sud et, en ayant fait part à quelques-unes de mes connaissances lectrices et globe-trotteuses, celles-ci m’ont chaudement recommandé la lecture d’Une saison blanche et sèche d’André Brink, son plus grand roman. Avant de me plonger de toute mon âme dans cette histoire, j’imaginais (je ne suis jamais allée en Afrique du Sud, alors vous me pardonnerez l’image que j’en avais !…) de grands espaces blanchis par le soleil, des terres maigres et stériles sur lesquelles les hommes s’échinent et transpirent, où le temps s’étire à l’infini, dévolu à la contemplation solitaire de ceux qui n’ont plus rien à faire, parce qu’ils n’ont plus rien. Et ce n’était pas du tout si faux que cela, en fait. Car le narrateur et/ou héros de toute cette histoire, Ben Du Toit, un Afrikaner (un Sud-Africain blanc, descendant des colons français) garde toujours en lui cette douleur lancinante du souvenir de « cet été lointain où papa et moi nous sommes restés seuls avec nos moutons. La sécheresse nous enlevait tout, nous abandonnant, brûlés, parmi les blancs squelettes. Ce qui était arrivé avant cette sécheresse ne m’avait pas dit grand-chose. C’était la première fois que je me découvrais, que je découvrais le monde. J’ai l’impression d’être à la lisière d’une autre saison blanche et sèche, peut-être pire que celle que j’ai connue, enfant. Et maintenant ? » Là est la question. L’enfant qu’était Ben cherchait déjà à comprendre. Ben, devenu mûr – professeur, père de famille – va s’engager dans une lutte farouche pour l’égalité, la justice, la reconnaissance. Pour que la mémoire salie d’un homme noir et de son fils, tués par les forces de police, soit blanchie. Mais la sécheresse est partout. La justice n’est décidément pas de ce monde. « Tout ce que l’on avait l’habitude de prendre pour argent comptant – avec tant d’assurance qu’on ne cherchait même pas à vérifier – se révèle n’être que pure illusion. Toutes les certitudes ne sont que mensonges vérifiés. Qu’arrive-t-il si l’on se met à approfondir ? Doit-on d’abord apprendre un nouveau langage ? » La nature sud-africaine est hostile. Les hommes en sont le miroir. Le système qui les divise, l’apartheid, est un clivage insoluble entre les Blancs et les Noirs. Il n’est pas en le pouvoir d’un seul homme, même appartenant à la bonne société (et même surtout de ce milieu, car nulle part les préjugés n’y sont plus vivaces) de transcender ces différences, parce que c’est une hiérarchie sociale nivelée par le bas. S’il est inconcevable pour un Noir de réussir comme un Blanc, un Blanc qui épouse la cause des Noirs fait le choix fatal d’être traité comme un paria et de faire le sacrifice de sa vie. En bien des façons, ce roman annonce l’avènement d’un sauveur venant du côté des opprimés (écrit en 1979, quinze ans avant l’élection de Nelson Mandela). Qu’en est-il à présent de la vie sociale en Afrique du Sud ? J’aimerais bien avoir, encore, l’avis des globe-trotters… Une saison blanche et sèche, d’André Brink, Le Livre de poche. Une saison blanche et sèche, un film réalisé par Euzhan Palcy, avec Donald Sutherland, Marlon Brando, Jürgen Prochnow 10 november Le diable s'habille en guenillesL’enfer est pavé de bonnes intentions. Sonia le sait, et cela bien avant de mettre ses bonnes intentions à l’épreuve des faits. Mais dans son désir de faire régner l’ordre et la justice, elle commet ladite bonne action. Celle de porter secours à son voisin, délaissé par sa famille, affamé et séquestré par les gardiens de l’immeuble. Quand Sonia et sa petite famille emménagent dans leur nouvel appartement, l’insouciance reste définitivement à la porte ; et quand leur voisin de palier, M. Dupotier, un pauvre homme au teint couleur de cendre, commence à sonner chez eux pour leur demander de l’aide, les frontières morales qui régissent des notions communes telles que la réalité, le bien, le mal, la vérité, la charité, l’imagination, l’amour, vont se diluer peu à peu et laisser le doux suc rassurant qu’elles enserraient se contaminer. C’était l’enfer qui tapait à la porte. Sous la forme d’une victime. Qui a dit qu’une victime était forcément innocente ? J’ai retrouvé beaucoup des questionnements de la narratrice de Mangez-moi dans ce roman bien antérieur. Est-il possible de comprendre le monde en ayant toujours le goût de l’enfance dans la bouche ? Peut-on être adulte et entretenir des rapports vacillants avec la réalité ? Peut-on être coupable en donnant de soi ? Notre identité vient-elle de ce que l’on ressent intimement ou du sentiment que l’on a de faire partie d’un groupe ? Sonia, comme Myriam, doute, remet en cause ses sentiments, ses attaches, ses acquis, appréhende des mots qui viennent sans prévenir et qui n’ont jamais franchi le seuil de ses lèvres. Cela se fait en silence. Jusqu’à ce qu’… un élément perturbateur frappe à la porte. C’est le démon de l’écriture qui se manifeste pour ne plus la lâcher. « Assise sur la chaise, le dos contre le radiateur, je regarde les arbres aux pattes d’araignée en attendant qu’une poésie me tombe dessus. Je voudrais être ferme et tranchante, mais je suis trop bouleversée par la beauté du ciel. J’en bascule. S’il ne faisait pas si froid, je sortirais. Je m’imagine des jambes immenses. Les toits des maisons atteignent à peine mes cuisses, en trois pas je traverse la ville jusqu’aux collines de Saint-Cloud, et je m’allonge à la cime des frênes, des hêtres, des peupliers et des platanes, fakir géant, chatouillé par le piquant des branches hérissées. J’entends les bruits de la rue, le commis du boucher sous son capuchon blanc qui jette sur son épaule des quarts de bœuf et des moitiés d’agneau, les voitures qui ronflent, les chiens qui aboient. Ça commence à tambouriner. Bou-boum, bou-boum, très légèrement, comme si le cœur de l’immeuble s’était soudain mis à battre. Quelques secondes de silence, et ça reprend. La tuyauterie pour les artères, les câbles électriques pour les veines, l’ascenseur en colonne vertébrale, les paliers en poumons, l’escalier pour intestin, autant de fenêtres que d’yeux (certains animaux, des mollusques je crois, en ont jusqu’à trois cents). Je n’entends plus que ça. Je suis donc exaucée. La magie que j’attends, sur laquelle je me concentre depuis mes cinq ans, le miracle de la transmutation advient enfin. L’inanimé s’anime. – Au secours ! Ça tambourine plus fort et je reconnais cette voix. La tristesse lancinante d’une scie musicale. M. Dupotier appelle à l’aide. » Les Bonnes Intentions, d’Agnès Desarthe, éd. de l’Olivier 22 oktober L'appétit vient en mangeant« Mangez-moi chez moi » aurait pu dire Myriam. Je m’explique : Myriam vient d’ouvrir son restaurant, qui s’appelle Chez moi, et communique avec les gens en leur faisant goûter ses plats, sa façon à elle de se dire mieux qu’avec des mots. « Mangez-moi et vous me lirez… » aurait-elle pu dire. Elle est une ennemie chevronnée des mots, se cache derrière une pulsion de travail aveugle, au service d’une passion culinaire, métaphore de ses propres désirs sans cesse contredits. Et pourtant, la Myriam narratrice se livre ; elle nous raconte son présent, seule, ou presque, parce qu’elle est incapable de voir les autres ; son passé, véritable gruyère qui peu à peu comble ses trous ; son fils qu’elle n’a pas revu depuis six longues années et qu’elle a eu tant de mal à aimer. On dirait que Myriam expie, qu’elle n’est plus qu’un fantôme qui épluche, tranche, émince, mécaniquement. Voilà qu’un jeune étudiant serveur vient vers elle pour l’aider, que le fleuriste d’à côté prend chez elle son café quotidien, et que les clients arrivent enfin… Telle un bouton de rose qui aurait gelé, elle a du mal à s’ouvrir, alors qu’elle n’attendait que ça… Son affaire marche, mais son enfer intérieur tape à la porte. Elle va devoir, comme l’Alice de Lewis Carroll, faire resurgir ce qui est caché derrière le miroir et qui prend une place démesurée. « “Buvez-moi” disait l’inscription sur la fiole d’Alice. La fillette a bu et, comme un télescope qui se replie, s’est sentie rétrécir. “Mangez-moi” disait une autre inscription sur le gâteau. Alice a mangé et s’est étirée, comme un bouleau. Trop petite, ou trop grande, ma vie se disproportionne et je ne suis jamais à la mesure de ce que j’entreprends. Comme j’aimerais retrouver ma taille originelle, celle qui me permettrait de ma glisser dans le gant du jour et de ne m’y sentir ni au large, ni à l’étroit. (…) Aujourd’hui, seule Alice me reste, Alice qui tente de résoudre l’équation foireuse du temps et de l’espace : elle doit devenir plus petite pour passer par la porte minuscule, mais une fois rétrécie, elle se rend compte qu’elle a oublié la clé sur le guéridon quatre fois grand comme elle, il lui faut donc s’étirer, grandir en croquant le gâteau enchanté, afin de réparer sa négligence passée. Moi non plus, je n’ai jamais la taille qui convient. » Un roman rafraîchissant, subtil, aussi savoureux qu'il est attachant. Mangez-moi, d’Agnès Desarthe, éd. de l’Olivier 18 oktober La vie n'est pas un long roman tranquilleAngleterre, août 1935. Les deux sœurs Tallis : Briony, treize ans, et Cecilia, de dix ans son aînée, sont réunies pendant les vacances d’été dans la grande demeure familiale. La jeune Briony n’est encore qu’une enfant, mais elle est animée par la passion de l’écriture et rêve d’un destin de romancière. Sa grande sœur Cecilia ne pense qu’à Robbie, qui n’était jusque-là qu’un ami d’enfance. À travers la déclaration de cet amour, c’est le destin de trois vies qui se brise : Briony surprend les amants dans la bibliothèque, et se méprend sur les intentions du jeune homme. Ce n’est au début qu’une réaction naïve et enfantine, dont on devine peu à peu les motifs troubles, puis qui est poussée jusqu’au crime aveugle. Mais la réalité n’obéit pas à la même mise en scène qu’une fiction : Briony ne peut pas impunément disposer de vies réelles comme elle se joue de ses personnages, et croire en un mensonge… Un récit dans la grande tradition romanesque, où Ian McEwan, donnant libre cours à un style ample et sensible au plus près des consciences, s’interroge sur les pouvoirs et les limites de la fiction. Pour son héroïne, devenir écrivain s’impose peu à peu comme le seul moyen d’expier sa faute et de franchir enfin la frontière entre la fiction et la réalité du monde des adultes. Expiation, d’Ian McEwan, éd. Gallimard 26 september Et puis zut ! Seuls comptent les sentiments !Mieux vaut s’y mettre tard que jamais ! Jane Austen, comme je l’avais tant de fois entendu dire, est incontournable. Je l’ai donc lue pour la première fois, et ce roman m’a donné envie d’approcher l’ensemble de son œuvre au plus près. Elle a l’art de la conversation – très peu de descriptions –, de l’extrême subtilité quant à la définition des caractères, de la composition d’une ambiance telle que l’on a l’impression d’être au milieu du salon de Mr. et Mrs. Bennet, les honorables parents d’une progéniture féminine haute en couleurs – que l’on suit tout au long du roman, avec Elizabeth, la deuxième fille, comme fil conducteur. La facture du roman bien sûr est classique, mais l'intérêt a été pour moi de (re)voir à quel point une histoire solide à vous mettre sous la dent fait du bien déjà pour commencer, et combien elle fait ressortir l'excellence du contenu, à raison de dialogues vivaces et de trames bien amenées. Jane Austen avait 22 ans à peine en écrivant l’essentiel de son histoire en 1797 (qui ne sera remaniée que dans les années 1810, puis éditée en 1812). C’est un détail peut-être, mais qui a son importance à mes yeux : s’il y est question de l’impétuosité de la jeunesse et de ses impertinences face aux convenances et aux idées reçues, nombre de réflexions à propos de la conscience de ses protagonistes, ou dans les paroles que l’auteur leur attribue sont empreintes d’une grande maturité d’esprit, voire de sagesse. Ce qui conduit à penser que l’impertinence est la voie (ou la voix) de la sagesse, que ces deux valeurs peuvent avoir les apparences de l’orgueil quand elles sont aux prises avec les préjugés. Je vais suivre mon inclination du moment et enchaîner dès que possible avec Raison et sentiments, car il n’y a pas de raison de résister. La meilleure des raisons raisonnables n’est-elle pas d’être sincère et de suivre ce que nos sentiments nous dictent ? Orgueil et préjugés, de Jane Austen, coll. "Domaine étranger", 10/18. 16 augustus Œdipe plus jamais roiAlexander Portnoy est juif et viscéralement anticonformiste. Il est fort brillant et à trente-trois ans, il a atteint les hautes sphères de la société new-yorkaise. Mais il souffre depuis son plus jeune âge (du moins le plus jeune âge où il est donné de ressentir des émotions de cet ordre) d’une sorte de priapisme doublé d’un fort penchant pour le sexe faible, sans distinction sociale, ni quantitative, ni « ethnique » – entendons ainsi une attirance aussi puissante que le miel a sur les ours, à l’endroit des shikses*. Ce qui est bien embêtant, car sa mère rêve tant d’une fille cuisinant des plats de flaishedigeh** et d’une abondante progéniture qui aurait permis au génie scolaire de Portnoy de se réincarner… Il faut croire que le génie en question ne se serait pas reproduit dans toute sa perfection pleine et entière, car cette autre « chose », de l’ordre de la tare, aurait certainement profité d’une fertile rencontre pour pointer le bout de son nez et exploser à la face d’une famille et d’une communauté bien pensantes. Mieux vaut alors qu’Alexander Portnoy rumine ses sombres pensées et garde bien au chaud son complexe… Quant à nous, lecteurs, nous sommes comme des spectateurs témoins d’une (mauvaise) conscience. Portnoy est chez son thérapeute, et ses frasques, souvenirs, remords qu’il n’arrive pas à regretter tout à fait, nous sont présentés chapitre après chapitre, comme autant de séances, on l’imagine. Et puis… Portnoy rencontre une Juive, une grande rousse combative du nom de Naomi, en Terre promise de surcroît. C’est la statue du Commandeur qui lui assène le coup fatal. Elle est une sorte de personnification de son propre « surmoi » surmené. Si Portnoy a tellement aimé les femmes (au sens physique du terme), c’était pour ne finalement en aimer aucune ; si Portnoy s’est fait le défenseur des opprimés dans sa vie professionnelle, c’est pour s’en sentir davantage étranger ; et son affranchissement voulu de la communauté de ses origines se mue en un éternel esclavage (et quand ça saute aux yeux de Portnoy, là, c’est la débandade). Car vouloir sortir d’un système implique avant tout que vous appartenez à ce système, quoi qu’il arrive… Pour ma part, j'y vois un Philip Roth au mieux de sa forme (sans rire), intelligent et trivial, entre nature et culture... *Filles non juives. ** Produits carnés kasher.
Portnoy et son complexe, de Philip Roth, coll. "Folio", éd. Gallimard La langue des TontonsIl faisait assez moche ce week-end en Loire-Atlantique où je séjournais (comme on retrouve ici la Loire-Atlantique ; fidèle à ce qu'en raconte Jean Rouaud, malheureusement, certaines s'y reconnaîtront...;-) ; heureusement, Zébrine était entourée d'une vaillante collection de dictionnaires et ce fut là l'occasion de renouer avec la langue d'Audiard (Michel) et de vous livrer quelques unes de ses savoureuses expressions. Voici un petit florilège argotique (les réponses en français se trouvent plus bas) :
1) Avoir son genou dans le cou
2) Sac à viande
3) L'album de famille
4) Se lester la cale
5) Avoir un œil à Pairs, l'autre à Pontoise
6) Se remplir le buffet
7) Hublot
8) Fromages
9) Tire-môme
10) Jambonner le blair
11) Avoir des oursins dans le morlingue
12) Isoloir 13) Palpitant 14) Une fricassée de museaux
1) Être chauve
2) Chemise
3) Les archives de police
4) Boire
5) Loucher
6) Manger
7) Œil
8) Pieds
9) Sage-femme
10) Frapper dans le nez
11) Être avare
12) Urinoir
13) Cœur
14) S'embrasser
Forte de cette expérience, je m'en vais vous parler (si j'y arrive) de la langue (bien pendue) de Philip Roth... 09 augustus Traits grossiersUn livre qui me laisse fatiguée et déçue, mais qui contient quelques points positifs (dont ceux d’évoquer en moi les souvenirs de lectures plus savoureuses…). Voici l’incipit : « Emily frappa Kevin avec une table basse, comme ça, sans crier gare. Et allait-elle se contenter de laisser cet homme se tordre de douleur sur le sol (le regard un rien vitreux mais non dénué d’une étincelle de stupeur, le tout recouvert d’une épaisse tranche brune de peur bien juteuse) ? Certes non, que nenni : il s’agissait d’Emily, ne l’oublions pas. Elle n’aurait su dire pourquoi son imbécile de mari la mettait dans de telles rages, pourquoi parfois la seule vue de cette grande face de lune la poussait à des excès de violence passionnée. » En fait, ça commençait pas trop mal... Si Joseph Connolly a le sens de l’entrée en matière, comme on peut le constater ci-dessus, il maîtrise aussi l’art de la chute (comme vous le verrez à la fin, mais là, je ne vous fournis pas de preuve à l’appui). Reste à savoir ce qu’il y a entre les deux… Et là, comme le titre l’indique, c’est le bazar. Les femmes ont du caractère ; c’est-à-dire qu’elles sont invivables tant elles sont contaminées par les aspects d’une folie quasi-virale. D’abord nous avons les prédatrices, dont Emily est la principale représentante, en matriarche castratrice et maniaque de son intérieur bourgeois, qui adore les gâteries – en douce bien sûr – dignes d’une femelle enragée ; Amanda la secrétaire se révèle mythomane et d’une folie toute particulière. Puis les ratées, car elles sont tellement folles qu’elles sont au point de non-retour : Maureen, par exemple, qui est alcoolique et bordélique-que-ça-en-fait-peur (sa maison me fait penser à l’appartement du « détective » dans Un privé à Babylone de Brautigan, l’occasion de rêve pour vous en glisser un extrait en fin de billet)… Les hommes présentent quant à eux les divers degrés de la soumission et du masochisme. Kevin est un mari foireux et insipide, qui est un Adrien Deume (le mari falot de Belle du Seigneur) que l’on verrait physiquement martyrisé par sa femme ; Raymond est un type adipeux, si vicieux qu’il en est sordide ; Gideon est homosexuel et pour cela accepte de subir toutes les humiliations (jusqu'à ce que, ironie du sort, sa propre humiliation rejaillisse sur ses bourreaux) ; Adam est ultra-violent et ultra-débile… Voici donc un bref portrait d’un groupe de tarés, tels que vous en rencontrez finalement assez peu. Ce qui me mène à penser que tout cela est un brin caricatural… Toute cette histoire donc, avec des fous pareils, ne pouvait mener qu’à un drôle de bazar. Le désordre dont on est témoin à la fin soulève une question : est-ce vraiment plus le Bronx parce que des babioles ont disparu et que le salon décoré avec tant de goût est massacré ? Est-ce réellement plus le désordre qu’avant ? Las ! L’intrigue et les personnages n’évoluent pas et pataugent dans leurs miasmes, et le lecteur, lui, se voit contraint d’avaler une écriture enlevée il est vrai, mais au combien alourdie par un vocabulaire à l’image de ce roman échevelé : trop souvent grossier. « Toujours aussi humide et dégoûtant, mon appartement. Ça ne s’était pas arrangé pendant mon absence. Un vrai cul-de-basse-fosse. Bon dieu, comment je faisais pour vivre comme ça ? Ça avait quelque chose d’effrayant. J’ai enjambé un certain nombre d’objets non identifiés qui se trouvaient par terre. J’ai fait exprès de ne pas trop les regarder. Je ne tenais pas à savoir ce que c’était. J’ai également évité de regarder mon lit. » (Un privé à Babylone de Richard Brautigan) Drôle de bazar, de Joseph Connolly, coll. « Folio », éd. Gallimard 07 augustus Tandis qu'ils meurentLes morts se succèdent consciencieusement dans cette famille du nord de la Loire : le père d’abord, la vieille tante, puis le grand-père. En quelques semaines, ils sont rayés de cette liste funeste. Mais ce n’est que pour mieux revenir hanter le récit magnifique de ce mystérieux narrateur que l’on devine être le petit-fils. Leur souvenir encore chaud ressuscite à l’évocation d’objets et de détails qui sont autant de vies minuscules qui témoignent de leur séjour terrestre si humble et héroïque. C’est donc Pierre, le père, qui est le premier à trépasser. De son vivant, il a amorcé en quelque sorte le travail de reconstitution du puzzle du narrateur. Il accomplit la sainte mission de rassembler les restes de son frère Emile tué au combat lors de la Grande Guerre. Une manière de réconcilier le présent avec les vieux démons de la guerre, les descendants avec les ancêtres. Puis c’est au tour de la petite tante de rendre l’âme. Dans sa tête à elle, le temps s’était arrêté depuis longtemps, un jour de mai 1916 où son frère Joseph fut tué, à Verdun. Elle dont la foi lui donne l’énergie de lui survivre, meurt avec une facilité déconcertante quand son tour arrive, après il est vrai des années d’une déliquescence accrue de la mémoire et d’une vie végétative. « Pour la petite tante, ç’avait été l’enfance de l’art. On retira les perfusions de ses bras squelettiques posés sagement sur les draps le long de son corps momifié, on arracha le tuyau d’alimentation de son nez, et son cœur vaillant ne se fit pas prier. En trois secondes, l’affaire – la grande – était réglée. Sa petite tête blanche se couchait sur le côté. » Puis c’est le grand-père qui passe l’arme à gauche, après une vie passée aux côtés de son grand amour, sa 2-CV. Quel phénomène cette 2-CV (et ses occupants), surtout les jours de pluie – si fréquents en Loire-Atlantique, engageant l’air de rien une lutte invisible contre les ruissellements qui l’assaillent : « La pluie giclait par les joints à demi arrachés des portières – cet air de ne pas y toucher du crachin qui, sur la distance, trempe aussi sûrement qu’une averse. Au début, on s’essayait à tenir sur le modèle de grand-père imperturbable dans la tourmente, comme s’il s’agissait de franchir le mur du mystère, de vérifier avec lui que “tout ça” (son expression parfois, évasive et lasse) n’était au fond qu’une suite de préjugés, et la pluie une idée, juste un avatar, un miroitement de l’illusion universelle. » Et ces fragments de vie des êtres qui se donnent au fur et à mesure de ces pages ne sont que de pâles exemples du récit-mosaïque qui vous attend… Les Champs d’Honneur fait partie de ces livres qui vous ravissent le cœur et la tête, qui vous emportent, vous happent, vous émerveillent. Une pure beauté littéraire. J’y ai découvert Jean Rouaud, dont je vous reparlerai, c’est une évidence. Les Champs d’Honneur, de Jean Rouaud, coll. « Double », éd. de Minuit. 02 augustus Quand elle devint une sainteLucy Nelson est un monstre. Un monstre… de sincérité et de bonté. Elle est si juste et droite qu’elle en est insolente d’abord, puis inflexible, et pour finir impardonnable et paranoïaque. Elle a eu une enfance problématique – un monstre ne naît jamais seul – (un père alcoolique, une mère démissionnaire), mais elle n’en rajouterait pas un peu, là ? Elle abhorre son père, méprise sa mère, infantilise son mari à trop vouloir en faire un homme. Elle est l’incarnation vivante de ce que peut susciter l’extrémisme du « côté de la lumière » (par opposition au « côté obscur »…). Son modèle absolu est Ste Thérèse de Lisieux, mais son principe est de ne jamais pardonner, donc de haïr au bout de peu de temps les êtres dont le grand péché est de faire partie de la condition humaine. Elle rêve tant d’un monde où personne n’aurait rien à se reprocher, où aucun n’aurait à faire de compromis à propos du bonheur. Lucy est empêtrée dans ses questionnements existentiels, mais en fin de compte, on croirait qu’elle n’a jamais quitté la sphère de l’essence qui précède l’être. Habitée par sa démence qui prend corps, elle devient pourtant une créature christique : elle se condamne toute seule aux limbes éternels et expie les fautes de tous. Le verdict de Philip Roth est sans appel : à trop vouloir le bonheur parfait, on n’en a pas une miette. Quand elle était gentille, de Philip Roth, coll. « Folio », éd. Gallimard.04 juli La tentation du serpentCent Ans de solitude... Ouh la la, c'est affreusement dur, de parler de ce livre, car il me faut rassembler tout ce qui me reste de raison, pour un récit qui en est l'exact opposé... Je tenterais d'en parler comme je le peux, avec les mots de roman-épopée d’une dynastie maudite, qui célèbre la misère et la splendeur des origines. L’union contre-nature d’Ursula et José Arcadio Buendia, puis le meurtre de Prudencio qui a osé défier ce dernier seront punis de cent ans de bannissement. De la fuite hors du jardin d’Eden à la naissance d’une créature mi-enfant, mi-animal mythologique, s’écoule ce siècle de malédiction, prédit et fixé sur des parchemins par le vieux Melquiades. À l’origine, Macondo, le village de l’exil, est créé. Ursula et José Arcadio y implantent une lignée aussi glorieuse qu’ignoble, aussi fertile qu’incestueuse. « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. » La première phrase, complètement surprenante, nous place dans une perspective de conte ou de récit légendaire inversée : le lecteur ressent le poids irrémédiable du temps, du présent impossible, d’un futur révolu, plus ancien encore que le passé. L’auteur adopte le ton clairvoyant du narrateur qui annonce son histoire avec le recul de la chose retranscrite ou réécrite, et ce point de vue trouve de nombreux échos dans les personnages de Melquiades, puis d’Aureliano, « se prophétisant lui-même en train de déchiffrer la dernière page des manuscrits ». Il n’existe pas d’indication temporelle – ni de définition réelle d’un lieu ; seule la généalogie va poser des repères chronologiques – repères aussitôt mis à mal par l’auteur, appliqué à nous embrouiller et à nous faire confondre les descendants entre eux, fatales incarnations d’un éternel recommencement : ils répètent les mêmes erreurs et adorent le faire, répondent tous aux mêmes noms, expient des fautes terribles qu’ils commettent consciencieusement à chaque génération, et, surtout, réitèrent le péché suprême. La boucle est bouclée, le serpent se mord la queue, les cent ans de solitude sont passés. « C’est comme si le monde faisait des tours sur lui-même ». Cent Ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez, coll. « Points » Seuil. 29 juni Les dêmélés d'une blonde
Quelle est vraiment cette espèce à part que constituent les grandes blondes ? « Les grandes blondes. Récapitulons. Procédons par auteurs. Nous avons donc les hitchcockiennes. Puis nous avons les bergmaniennes. Puis nous avons celles des films soviétiques, pays satellites inclus. Ensuite je ne vois plus trop. Reprenons. Procédons peut-être géographiquement, plutôt. Principalement américaines, européennes, disons d’outre-Atlantique à l’Oural : les grandes blondes peuplent surtout l’hémisphère nord. Oui, pas terrible non plus, comme angle. Nous pourrions commencer par un repère classique où tout le monde se retrouve. Disons le triangle emblématique Monroe-Dietrich-Bardot. (…) On va plutôt s’organiser par personnalités. Oublions ces trois grandes blondes classiques, envisageons les bizarreries. Voyons les cas particuliers (…). Nous avons les solitaires, les moches, les ratées. Nous avons également quelques insignifiantes. Il convient de mentionner aussi le cas de certaines marrantes. Nous devrons tenir également compte de la très petite quantité de moches. Comment créer un ordre ? Comment classer tout ça ? » En effet, classer ces créatures avec ordre et méthode est une chose ardue, mais chercher à les joindre après un long moment d’absence des tabloïds, comme par exemple Gloire Abgrall, relève de l’exploit. Plusieurs limiers – pas très glorieux il est vrai – ont été inopinément éconduits, projetés dans le vide. Seulement voilà, Salvador, le producteur télé qui lance le nouveau concept d’émissions autour des grandes blondes, a le vertige. Comment venir à bout de cette recherche de Gloire, après moult déboires et déconfitures, pirouettes et rebondissements qu’elle ourdit avec son homoncule d’acolyte ? Un roman d’une légèreté à couper le souffle, aux personnages désabusés et fuyants. L’auteur se joue de son intrigue comme il joue avec les mots, en empruntant tous les chemins, du rocambolesque au polar, animé d’une verve lexicale jubilatoire. Les Grandes Blondes, de Jean Echenoz, coll. « Double », les éditions de Minuit. 15 juni Cœur bridé, cœur briséJe viens de lire Une soif d'amour de Yukio Mishima et ça m'a fait l'effet d'un électrochoc. C'est un roman d'une puissance rare et maléfique à la fois (c'est du Mishima), délivrant une sensation de malaise mêlée à une infinie tristesse. C'est l'histoire d'une femme qui pourrait être une héroïne tragique car elle est au cœur d'un triangle amoureux infernal, mais aussi une femme profondément féministe avant l'heure (écrit en 1950).
Etsuko (c'est son nom) a une vie morne et modeste et un cœur insatiable. Elle vient de perdre son mari, Ryosuké, qui a expié par une mort affreuse de longues années d'infidélité et d'indifférence. Etsuko l'a regardé mourir. C'est une femme apparemment invulnérable, mais comme vous l'aurez deviné, le feu couve sous les cendres... La revanche qu'elle veut prendre sur la vie se mue en une revanche que la vie et ses conventions sociales prennent sur elle, pour justement l'avoir tant désirée.
Devenue malgré elle l'amante de son beau-père Yakichi, elle se consume d'amour pour Saburo, un jeune domestique simple et naïf. Et là encore, Etsuko ne rencontre qu'un mur de solitude.
A lire absolument. 10 mei Plus jamais ça...En ce jour de célébration de l'abolition de l'esclavage, un court billet sur un livre que je viens de lire, Les Rochers de Poudre d'Or de Nathacha Appanah (Gallimard/Continents noirs).
Poudre d'Or, ou le mirage d'une vie meilleure à la fin du XIXe siècle pour les Indiens miséreux de Calcutta et de Madras embarqués à bord de L'Atlas en destination de l'île Maurice, progressivement décolonisée par les Français au profit des Anglais. Leur avenir sur ce bout de terre brûlant?
"Devenir" esclave pendant au moins cinq ans pour couper la canne à sucre, inlassablement, jusqu'à l'anéantissement.
Mais ils ne le savent pas encore...
A l'heure où la France n'est pas revenue sur les fameux aspects positifs de la colonisation, un roman doublement indispensable... 03 mei Belle du Seigneur, d'Albert Cohen (Folio)Zébrine bouquine et pioche dans sa bibliothèque. « Bibliothèque », parce qu’il ne sera question ici que de coups de cœur, de découvertes littéraires et sensibles qui n’ont pas de lien systématique avec une rubrique qui traiterait des nouveautés en librairie ou de l'actualité littéraire. Place à l’émotion donc, et à une plume un poil zébrée…
Ce roman d'Albert Cohen a été publié chez Gallimard en 1968. Belle du Seigneur est le troisième volet d'une tétralogie qu'Albert Cohen a commencé en 1935. Les premiers volumes sont Solal (1930) et Mangeclous (1938). Le dernier volume de cette tétralogie, Les Valeureux, a été publié en 1969.Ce roman considéré comme le chef d'œuvre d'Albert Cohen rendit la célébrité à celui qu'on avait injustement un peu oublié depuis la fin de la guerre. (Source : www.alalettre.com)Une adaptation au cinéma par Glénio Bonder est en cours, avec Ludivine Sagnier dans le rôle d'Ariane. (www.evene.fr)Une note de lecture à propos de Belle du Seigneur, d’Albert CohenLivre envoûtant s’il en fut, verbe en verve et échanges entre le récit et la conscience des personnages dans un flux qui n’a pas de fin. « Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. » Tout est dit, les amants sont rois en la patrie de l’amour, seront insatiables, resteront unis, seuls et magnifiques. Albert Cohen livre une œuvre comme il y en a peu, très peu. Des portraits flamboyants et complexes de l’intime des protagonistes, Ariane et Solal, aux vies collatérales d’une terne famille mondaine (la famille Deume), s’étire ce roman pharaonique et démesuré, inépuisable. La mort et l’amour s’entremêlent pour former le terreau de la passion entre les deux amants. Ils s’aiment parce qu’ils sont beaux, jeunes et fougueux. Mais planent dès les premières lignes l’ombre du trépas, de la vieillesse, et des fatales remises en question de l’amour quand il n’est pas associé à la perfection. Ariane et Solal sont sur scène, en représentation jour après jour, et jouent à l’amant qui incarnera jusqu’au bout l’idéal. Quand l’amour est tout, que la vie s’y consacre tout entière, jusqu’où peut-il conduire ? La vie elle-même est trop imparfaite pour ces amants. Comme au théâtre, ou à l’opéra, le rideau doit tomber. Plus rien n’a d’importance, ni les intrigues, ni les infidélités, passées ou possibles. La jalousie, réelle, ne les intéresse vite plus : leur amour quotidien devient la seule évidence au fur et à mesure que le monde s’évanouit à leurs côtés. Et ils ne mesurent l’immensité de leur amour qu’à la montée croissante et coupable de leur ennui, aussi cruel qu’inexorable. |
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