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    April 20

    Désengagement et débinage

    Désengagement d’Amos Gitaï Avec Juliette Binoche, Liron Levo, Jeanne Moreau… Zébrine revient… faut-il le dire ? après plus d’une année d’interruption, au cours de laquelle elle s’est laissée piéger par le temps, et par d’autres raisons plus ou moins bonnes… qui resteront enfouies sous le tapis car la vocation ici reste de ne parler que de ce qui fait du bien ! Pourtant, cette année écoulée dans le silence bloggien a été riche en événements culturels, à propos desquels je ne me pardonne pas d’être restée sans voix… alors, pour pallier ma défection chronique, je travaille à faire une petite sélection sur les spectacles et films encore à l’affiche… Disons que pour cette fois, afin de renouer avec de grandes causes qui stimulent l’esprit et émeuvent le palpitant, je vous parle de Désengagement d’Amos Gitaï que je viens juste de voir et dès demain je prépare ma petite sélection just for you (if you are still alive)… Ana et Uli, une sœur et son demi-frère, se retrouvent en Avignon pour les funérailles de leur père. Ce dernier, dans son testament, lègue sa fortune à Dana, la fille qu’Ana avait abandonnée vingt ans plus tôt en Israël. Ana et Uli partent pour Gaza, la première pour revoir sa fille et lui annoncer la nouvelle, le second, du côté de l’armée, pour organiser le désengagement de la colonie israélienne… Film étrange, tour à tour envoûtant, énigmatique, violent… qui se construit autour de deux périodes : la mort du père, dans la vieille maison familiale du le Sud de la France, et le voyage en Israël. La première partie du film, lumineuse, s’attarde sur de belles retrouvailles entre une sœur et son demi-frère (plus exactement le fils adoptif de son père), qui se laissent aller à la joie et au bonheur de se revoir après, on le devine, une longue séparation. Leurs étreintes et leurs échanges complices sont touchants, ont gardé comme une candeur et une insouciance de l’enfance, qui peu à peu glissent vers des allusions troubles, puisqu’ils ne sont pas vraiment frère et sœur… où l’on se sent mal à l’aise tant par l’ambiguïté de cette relation que par le décalage avec le contexte dans lequel elle s’inscrit. La seconde partie, centrée autour du voyage en Israël, montre un pays instable et un peuple divisé, auxquels se confrontent Ana et Uli. Aux retrouvailles de la mère et de la fille s’oppose la séparation idéologique du frère et de la sœur. Le contexte de tumulte politique met en relief des divergences entre eux que la torpeur du Sud de la France n’aurait pu dévoiler. D’une période à l’autre, le propos du film prend de l’épaisseur, mais le spectateur s’y perd un peu, passant d’un cadre très intimiste à un pays dans la tourmente où les deux protagonistes eux-mêmes donnent l’impression de se fondre… Juliette Binoche, qui interprète Ana, sœur mystérieuse et d’une géniale lascivité, devient ensuite une ombre, une femme perdue (ce qu’elle était déjà, mais sans le charme cette fois), au sein d’un pays où elle sera toujours une étrangère. Uli, le frère adoptif, s’affirme davantage dans la seconde partie, mais reste impénétrable, incarnant toute la beauté et la violence d'un pays en perpétuel déchirement… Le film illustre peut-être la lente dissolution de l’humain aux prises avec des désirs et des événements qui le dépassent, où les tentatives de reconquête tournent à la dépossession… Le destin de tout un pays, finalement…
    February 04

    Dans la peau d'un clandestin

    Qu’est-ce que ça fait d’être dans la peau d’un clandestin ? Le verbe « être » n’est même pas approprié ; ces misérables des temps modernes n’existent plus ; ils ont quitté un mal-être pour trouver le non-être le plus absolu.

    Un père et sa fille tournent en rond dans un appartement quelque part en Suède. Ils viennent juste de réchapper d’une traversée en bateau que l’on découvre périlleuse et inhumaine et au cours de laquelle la mère est morte. Désormais, ils sont loin de leur terre d’origine, mais loin de leurs rêves aussi. Savent-ils encore ce qu’est un rêve ? On ne le sait pas. Ils attendent d’hypothétiques papiers, qui n’arriveront jamais, bien sûr. Là où ils sont, les définitions ne sont plus les mêmes, les attentes sont déçues, le quotidien n’est là que pour tenter de trouver un sens, et la peur, palpable et tenace, s’incarne comme une troisième présence dans ce huis-clos en perte de repères.

    Je ne connaissais pas l’œuvre théâtrale de Henning Mankell ; ce texte m’a émue à la fois par son extrême dureté et sa profonde humanité en laquelle, semble-t-il, réside la seule possibilité d’une issue. Et pour preuve : le cœur d’Henning Mankell n’a pas de frontières. Il vit une bonne partie de l’année au Mozambique où il a créé un théâtre, pour lequel il écrit et met en scène. Quant aux comédiens, ils sont tout simplement criants de vérité et de sincérité.

    Ténèbres, de Henning Mankell, mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman, avec Maurice Bénichou et Rachida Brakni, du 15 janvier au 10 février 2007, à Théâtre Ouvert

    February 03

    Lévytation

    « Qu’est-ce que la profondeur en art ? La profondeur est à la surface. » (Italo Calvino, in Leçons américaines). Cette citation piochée au gré de ma déambulation dominicale à la librairie du Mk2 Quai de Loire – alors que j’étais juste sortie de la séance au beau milieu du film que j’étais allée voir, et dont je ne vous parlerai pas, ou si peu, là tout de suite, comme ça c'est fait (Truands, de Shoendoerffer, une immondice, rien de moins) – illustre d’une façon merveilleusement adéquate ce que j’ai ressenti quelques heures plus tôt devant les œuvres de Ra’anan Lévy au musée Maillol. J’ai fait connaissance avec une œuvre à la fois réaliste et abstraite, et j’avoue que ça paraît simple à dire mais ce n’est pas si courant que ça…

    L’artiste révèle des corps, des objets, des espaces a priori sans arrière-pensée. Mais ce qui est visible d’emblée n’est pas le propos. Ra’anan Lévy transmet les émotions, les vestiges d’actions humaines grâce à une peinture qui joue tout son rôle puisqu’elle est au-delà des mots. La chair, un regard, un mur, une porte, un égout n’existent que parce qu’ils servent, et portent les traces d’une vie. Ils s’effacent derrière la couleur fluctuante, abstraction et sublimation de leur représentation. Aucune de ces couleurs n’est unique, mais une alliance chromatique. Les chairs sont roses, ocre, blanches, mauves, vertes, noires ; le blanc n’est jamais blanc, mais jaune, ocre, vert, gris, sale et lumineux tour à tour ; le parquet brun clair, foncé, rose, vert, mauve, sable, lie-de-vin. Ra’anan Lévy place symboliquement la couleur au cœur de son sujet, et ce dès les premières œuvres comme ses Tâches, ou ses séries tout au long de son parcours autour de l’atelier de l’artiste, Eléments essentiels. Même dans un décor dépourvu de présence humaine, on voit, à travers les pots de peinture, l’évolution, le mouvement – maintenant inertes, figés dans une statuaire méticuleuse –, de l’artiste qui a utilisé ces pots pour couvrir l’abyme de la toile que l’on contemple. Enfin, ses portraits aux angles de vue audacieux, ses visages grattés donnant à voir des microcosmes en filigrane, véritables paysages de l’âme, sont autant de visions du double chez cet artiste qui aime à jouer avec les impressions et les émotions sur la surface de la toile.

    Ra’anan Lévy, La chambre double, Musée Maillol, du 16 novembre 2006 au 29 janvier 2007

    January 04

    L'homme cent taches

    - Nom : Coleman Silk

    - Sexe : masculin

    - Profession : professeur de latin-grec, ancien doyen de faculté d’Athena, Nouvelle-Angleterre

    - Âge : soixante-et-onze ans

    - Situation familiale : veuf, vit une liaison avec une femme illettrée qui a la moitié de son âge

    - Le secret de la réussite de Coleman : c’est en quelque sorte une « tache » qui est à l’origine même de sa perdition. Il était un jeune homme brillant, issu de la classe moyenne, cachant ses véritables origines pour aller au bout de ses ambitions universitaires. Sa couleur de peau qu’il masque derrière une physionomie trompeuse et une fausse judéité est le secret de lui seul, qui ne sera dévoilé que bien plus tard à l’écrivain narrateur de cette histoire, notre Nathan Zuckerman retrouvé, et la seule tache dans sa vie.

    - Le secret de son succès devient, alors qu’il atteint sa soixante-huitième année, la raison même de sa déchéance : une accusation calomnieuse de racisme envers deux de ses élèves entache pour toujours sa réputation. Mais il garde obstinément son secret, qui le disculperait bien sûr, mais auquel il doit finalement sa vie, et peut-être sa véritable identité.

    - Le scandale de sa vie : Faunia Farley, la fameuse jeune femme illettrée, soupçonnée d’être asservie sexuellement et intellectuellement par notre professeur.

    - Le véritable scandale : un laminage en règle d’un homme jusque là craint et respecté. Un renversement du pouvoir, une transformation d’un professeur respectable en un homme vieillissant mais charnel et instinctif, prêt à aller jusqu’au bout de son action. Faunia est sa contestation la plus physique, son amour de fin de vie qui donne au restant de sa vie l’honnêteté dont il l’avait dépouillée. Et par là même se donne une fois pour toutes une identité trouble et multiple, aussi attachante qu’équivoque.

    Le roman de P. Roth qui m’a le plus intriguée et émue à ce jour.

    La tache, de Philip Roth, éd. Gallimard

    December 23

    Un dernier Jane Austen pour la route… je crois que j'ai eu raison!

    Fougue, jeunesse et amour absolu donnés sans compromis et sans conditions, c’est l’apanage de l’adolescence. L’image qu’en donne Jane Austen, à travers l’histoire de Marianne et Elinor Dashwood, n’est pas figée dans son siècle (le XVIIIe finissant).

    Nous avons tous emprunté cette première voie, qui est celle de l’amour d’autant plus spontané et désintéressé qu’il se moque d’être payé de retour, ou seulement respecté. Aucun obstacle ne s’y oppose, au début du moins, pour le laisser prendre forme et envahir son cœur. On aime comme on respire, on garde sa flamme pour soi et on la cultive avec des souvenirs, des certitudes qui lentement se délitent et soudainement s’effritent.

    Aimer, c’est beau, et d’ailleurs notre Marianne ne vit que pour ça. Mais peut-on aimer deux fois dans le cours d’une vie ? Elle est farouchement opposée à cette théorie que défend son soupirant le colonel Brandon, qui a déjà vécu avant de croiser son chemin. Et son cœur bat pour Willoughby, l’inconséquent, beau et lâche Willoughby…

    Ce que Marianne croit inenvisageable dans l’évolution de ses sentiments peut-il être irréel pour elle s’il est bel et bien réel pour d’autres ? Elle n’accepte pas d’être le second amour d’un homme, mais devient la proie d’une passion contrariée et destructrice inspirée par un homme volage. L’amour a-t-il une raison d’exister sans raison ? Raison et sentiments ne sont-ils pas les meilleurs alliés pour un amour heureux ? C’est en mesurant l’impossible de son idéal que notre héroïne va réaliser ce qui lui avait toujours paru impossible…

    Raison et sentiments, de Jane Austen, coll. "10/18"

    A voir aussi (je ne l'ai pas encore vu) : Raison et sentiments, d'Ang Lee, avec Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant…

    Comment je me réjouis!

    Hier, journée mondiale de l’Orgasme, alors aujourd’hui, je tenais à marquer le coup… Voici deux extraits de romans lus récemment, de registres diamétralement opposés, mais unis dans un même sujet, sur quelques lignes. Mais vous avouerez sans peine que si le premier n’est qu’une mise en bouche assez fade et concise, le second est un véritable orgasme littéraire.

    « Ils dînèrent et se couchèrent tôt. Ce soir-là, Yael s’invita dans la couchette étroite de son compagnon. Depuis la nuit qu’ils avaient partagée chez Kamel, elle ne se posait plus de questions quant à leur relation. Elle refusait de la définir. Seuls comptaient l’instant présent, leurs caresses, leurs baisers et son désir de lui, de son corps. Elle guida le sexe de son compagnon jusqu’à elle. Sans aucun moyen de contraception. À aucun moment elle ne chercha à protéger cet échange, elle le voulait brut et instinctif, elle qui d’habitude était si prudente. Il s’enfonça en elle, et elle gémit, de plaisir, de son choix assumé, de ce voyage fusionnel, à la vitesse de l’oubli, toucher de l’âme par le corps l’unique réalité de l’univers : un périple orgasmique entre le néant et la lumière, l’état prénatal et post mortem. Elle voulait voyager à travers soi, à travers lui, dans l’essence même de l’humanité. Alors, elle jouit. »

    Les arcanes du chaos, de Maxime Chattam, éd. Albin Michel

    « Rien. Pas un mot. Nous nous allongeons mollement. Un de mes ongles s’accroche au tissu du peignoir. Elle gobe, me boit les lèvres, bouche grande ouverte. Sa peau un peu moite. Les cuisses pleines, tendues, muscle animal torsadé par la caresse. Elle me presse contre elle, elle m’enveloppe, me ferme dans des gestes circulaires, des gestes souples, atteints d’une étrange lenteur, d’une étrange indolence, comme si elle avait peine à se mouvoir. Capture des tentacules veloutés. Je m’appesantis sur elle, corps de moleskine, opulent, généreux, qui s’évase pour me faire place, me recevoir et m’absorber. Nous descendons ensemble dans les basses profondeurs des cryptes matelassées du silence. Elle ne se déplace que lentement, écarte lentement ses jambes, sirène échouée, se déplie comme une fleur de serre, enroule sa langue et fléchit son ventre sous ma main avec la langueur d’une anesthésiée. Ses paupières larges sont durement fermées, rabattues comme celles d’une morte. Elle exhale un parfum lourd, un parfum noir, arôme de santal, son corps entier est parfumé, bistre. Je me détache d’elle pour la regarder, femme nue posée sur l’étoffe du peignoir. Elle se laisse contempler, sans un mouvement, ses lèvres ne se sont pas refermées. Elle est d’une ampleur charnelle bouleversante, statue païenne de l’offrande, ses seins alourdis s’inclinent de chaque côté de la poitrine, le ventre tale, orbe d’ivoire. Subitement un désir aigu me prend de cette femme. Entrer et me liquéfier au-dedans d’elle. M’y égarer. M’y éteindre. Elle me couvre de ses bras, me calfeutre, large étreinte maternelle. Nous sommes boutés l’un à l’autre. Encochés. Arme dans l’entaille. Je m’enfonce et elle s’enfonce dans mon corps, transfuge de vie, nous nous dissolvons, elle m’accouche et je tenaille ses chairs, parturients, c’est mon sexe qu’elle pousse en moi, c’est par son sexe que je la reçois, nous sommes portés sur la haute vague, les mers battantes nous brisent et nous caressent, grève coraline de l’entonnoir nuptial, elle m’aspire, rampante, elle me tracte de ses mille bouches venimeuses. Comme s’il ne pouvait en être autrement, notre jouissance se déclenche à la même seconde. Pulpe chaude qui coule d’elle sur nos cuisses, s’arrache de moi, me parcourt, m’égratigne et va jaillir, éclabousser loin en elle. Elle a un cri de déchirement, bref, rauque. Nous retombons, essouflés, la tête sur son épaule, joints, ligotés. Inertes. »

    Septentrion, de Louis Calaferte, coll. « Folio »

    December 11

    Le coup de Grace

    Rosemary, une belle jeune femme, voyage en train avec une grande malle. Son mari et son amante se trouvent à l’intérieur, découpés en petits morceaux. Rosemary est immédiatement interpellée, puis incarcérée, pendant de longues années…

    Quarante ans ont passé. Nous nous trouvons autre part en Grande-Bretagne, au cœur d’un très charmant village, et c’est au milieu d’une famille bien respectable mais où tout, peu à peu, fout le camp, qu’arrive Miss Grace, la nouvelle gouvernante. La mère, interprétée par Kristin Scott Thomas, naturelle et excellente, est démangée par l’envie de succomber au charme de son professeur de golf (un Patrick Swayze convaincant en type peu recommandable portant des slips d’un goût douteux) ; pendant que son pasteur de mari, découvrant chaque jour une nouvelle blague, tente de l’incorporer dans son sermon au prix de pirouettes littéraires intéressantes (Rowan Atkinson, attendrissant). La fille sort avec un voyou différent chaque semaine, le fils est le souffre-douleur de l’école, avec en face une mère dépassée et un père sur la lune. Bref, le portrait d’une famille qui a du pain sur la planche, et qui a trouvé sans le savoir en la personne de la gouvernante le moyen radical de résoudre tous ces mortels ennuis…

    Un film rempli d’humour noir, de suspense, de surprises… avec une très belle étude des caractères. En conséquence, ne loupez pas la prochaine sortie de Secrets de famille en DVD…

    Secrets de famille, réalisé par Niall Johnson, avec Kristin Scott Thomas, Rowan Atkinson, Maggie Smith…

    December 05

    Des photos qui font dans le détail

    Ces deux expos proposent de faire un bout de chemin artistique avec ces deux photographes, des années cinquante à aujourd’hui pour Friedlander, autour des années soixante-dix pour Meyerowitz.

    Friedlander possède un art très personnel et audacieux du portrait. Il débute dans le métier en prenant de nombreuses photos des grands jazzmen des années cinquante, qui figurent sur les pochettes de disques d’Atlantic Records. Mais il a le chic, délicieux et réjouissant pour nos yeux de nos jours presque saturés d’images, de voir les paysages comme des portraits, en conjuguant les plans et s’amusant des perspectives. Les paysages urbains multiplient les effets de miroir, les reflets d’arrières-plans, les filtrages au travers de grillages, portails, et rideaux de fer. Les coins de rue n’existent que vus d’un angle atypique : le regard du voyeur sur la rue est parasité par le prisme du verre fendu d’une vitrine, il est attiré par un reflet sur le verre, qui se juxtapose à la réalité de la rue juste derrière – cette même rue qui était sensée être le propos, mais qui n’en a qu’une apparence. Deux mondes : l’intérieur intime, brouillon et l’extérieur sans surprise créent une atmosphère inédite, étrange et onirique. De même, dans les prises de vue de sites naturels, Friedlander joue la fantaisie dans ses premiers plans et détourne le regard de ce que l’on s’attendrait à voir. Il ose les feuillages en premier plan, et l’objectif premier de la photo est ainsi « dénaturé » et détourné : ce n’est plus une maison de maître que l’on voit au centre de la photographie, c’est un feuillage malicieux placé devant qui lui vole la vedette. S’y ajoutent sur d’autres œuvres des reflets moirés et argent des arbustes sur un fond de conifères, les transparences opaques de couleurs ton sur ton. Et pourtant, toutes ces variations se jouent sur une palette n’allant que du noir au blanc chez Friedlander. C’est un régal de se laisser ainsi transporter dans les diverses séries de photos, avec comme fil conducteur le désir chez l’artiste de brouiller les pistes et les codes traditionnels de lecture et d’appréciation, en nous invitant à accorder à chaque détail son importance. Un vulgaire poteau devient un point de fuite d’une perspective qui va rythmer la photo. Total décalage, j’adore !

    L’expo Meyerowitz est plus restreinte, d’abord sur une seule époque : de 1970 à 1980, et présente une centaine de photos seulement. Dans l’univers en couleurs de Meyerowitz, les coloris sont acidulés, profonds, brillants, et incroyablement lumineux. Les tirages numériques contrecollés sur PVC donnent parfois l’illusion que l’image est éclairée par en-dessous, comme sur une table lumineuse. Je suis littéralement restée scotchée à certaines photos, captivée par ces lueurs venues d’ailleurs, se diffusant depuis la porte restée ouverte d’une voiture dans une ambiance entre chien et loup, ou venant d’un point à l’horizon acculé sous un ciel immense et nuageux. Les couleurs sont aussi éclatantes chez Meyerowitz que latentes chez Friedlander, cachées derrière le spectre du noir et blanc. Si nombre de bungalows, d’ensembles urbains dépeuplés ou presque m’ont fait penser à Stephen Shore, les jungles urbaines, les natures mortes citadines et les portraits de gens du littoral sont auréolés de lumière, de fumées, d’une pléiade d’éléments perturbateurs impalpables qui leur donnent un charme ludique légèrement empreint de nostalgie que je n’avais jamais ressenti auparavant devant une photo.

    Lee Friedlander, à la Galerie du Jeu de Paume, site Concorde, du 19 septembre au 31 décembre 2006.

    Joël Meyerowitz, Out of the Ordinary, à la Galerie du Jeu de Paume, hôtel de Sully, du 3 octobre 2006 au 14 janvier 2007.

    December 01

    Pourquoi Le Bleu du ciel de Georges Bataille m’est tombé des mains…

    Anarchique et érotique, débordant d’alcoolisme et de perversité, déballant un vide sidérant des consciences. Une plume sans compassion. Des personnages solitaires et dépourvus de l’empathie la plus élémentaire. Ce qui déteint sur la lectrice que je suis, et qui est écœurée du sentiment qui monte en moi ; car si un sentiment existe, c’est bien celui du dégoût. Non, je n’ai pas aimé, ne l’ai pas fini (alors peut-être je juge vite), mais n’en avais pas le courage… Devant tant de fragilité d’esprit et de cohérence évanescente (voulue bien évidemment, par l’auteur que je n’en respecte pas moins, bien sûr, mais que je ne relirai pas), j’ai abdiqué et me suis inclinée devant un narrateur qui prenait peu à peu les allures d’un adversaire. M’étant déjà essayée par le passé à lire du Bataille, je pense de façon assez arrêtée que je n’ai pas les armes pour comprendre, ou d’y prendre part d’une manière ou d’une autre. Conséquence : je me mets d'urgence à la lecture de Sans nouvelles de Gurb, d'Eduardo Mendoza.

    Le Bleu du ciel de Georges Bataille, coll. « L’Imaginaire », Gallimard

    November 26

    Il n’y a que le zèbre pour arborer fièrement le noir et le blanc…

    Je suis depuis longtemps très désireuse de découvrir l’Afrique du Sud et, en ayant fait part à quelques-unes de mes connaissances lectrices et globe-trotteuses, celles-ci m’ont chaudement recommandé la lecture d’Une saison blanche et sèche d’André Brink, son plus grand roman. Avant de me plonger de toute mon âme dans cette histoire, j’imaginais (je ne suis jamais allée en Afrique du Sud, alors vous me pardonnerez l’image que j’en avais !…) de grands espaces blanchis par le soleil, des terres maigres et stériles sur lesquelles les hommes s’échinent et transpirent, où le temps s’étire à l’infini, dévolu à la contemplation solitaire de ceux qui n’ont plus rien à faire, parce qu’ils n’ont plus rien.

    Et ce n’était pas du tout si faux que cela, en fait. Car le narrateur et/ou héros de toute cette histoire, Ben Du Toit, un Afrikaner (un Sud-Africain blanc, descendant des colons français) garde toujours en lui cette douleur lancinante du souvenir de « cet été lointain où papa et moi nous sommes restés seuls avec nos moutons. La sécheresse nous enlevait tout, nous abandonnant, brûlés, parmi les blancs squelettes. Ce qui était arrivé avant cette sécheresse ne m’avait pas dit grand-chose. C’était la première fois que je me découvrais, que je découvrais le monde. J’ai l’impression d’être à la lisière d’une autre saison blanche et sèche, peut-être pire que celle que j’ai connue, enfant. Et maintenant ? »

    Là est la question. L’enfant qu’était Ben cherchait déjà à comprendre. Ben, devenu mûr – professeur, père de famille – va s’engager dans une lutte farouche pour l’égalité, la justice, la reconnaissance. Pour que la mémoire salie d’un homme noir et de son fils, tués par les forces de police, soit blanchie. Mais la sécheresse est partout. La justice n’est décidément pas de ce monde. « Tout ce que l’on avait l’habitude de prendre pour argent comptant – avec tant d’assurance qu’on ne cherchait même pas à vérifier – se révèle n’être que pure illusion. Toutes les certitudes ne sont que mensonges vérifiés. Qu’arrive-t-il si l’on se met à approfondir ? Doit-on d’abord apprendre un nouveau langage ? »

    La nature sud-africaine est hostile. Les hommes en sont le miroir. Le système qui les divise, l’apartheid, est un clivage insoluble entre les Blancs et les Noirs. Il n’est pas en le pouvoir d’un seul homme, même appartenant à la bonne société (et même surtout de ce milieu, car nulle part les préjugés n’y sont plus vivaces) de transcender ces différences, parce que c’est une hiérarchie sociale nivelée par le bas. S’il est inconcevable pour un Noir de réussir comme un Blanc, un Blanc qui épouse la cause des Noirs fait le choix fatal d’être traité comme un paria et de faire le sacrifice de sa vie. En bien des façons, ce roman annonce l’avènement d’un sauveur venant du côté des opprimés (écrit en 1979, quinze ans avant l’élection de Nelson Mandela). Qu’en est-il à présent de la vie sociale en Afrique du Sud ? J’aimerais bien avoir, encore, l’avis des globe-trotters…

    Une saison blanche et sèche, d’André Brink, Le Livre de poche. Une saison blanche et sèche, un film réalisé par Euzhan Palcy, avec Donald Sutherland, Marlon Brando, Jürgen Prochnow

    November 23

    La grenouille d'Al Gore

    Une grenouille plonge dans un bain d’eau bouillante. Elle en sort aussitôt, dans un réflexe de sauver sa peau dare-dare. Cette même grenouille, qui aime décidément bien les bains chauds, plonge dans de l’eau tiède, qui chauffe, chauffe, chauffe, peu à peu. C’est plus difficile pour elle de se rendre compte qu’elle est en train de cuire à petit feu. Et qui sera là pour la sauver, si ce n’est elle-même ?

    Voilà, pas besoin d’en dire plus sur Une vérité qui dérange. Sinon : allez voir ce film, vous y verrez des choses que vous connaissez déjà, mais en découvrirez d’autres, et surtout vous comprendrez que le fatalisme et l’impuissance ne peuvent pas être des principes à suivre. Citoyens, il faut vous y mettre à l’échelle de votre famille ; politiciens, agissez pour les nations entières. Je suis contre la propagande, mais celle-ci est un message de survie. Tant que cette cause ne sera pas prise non comme un moyen de séduire ses électeurs, mais comme le but de toute politique, les querelles des prétendants au pouvoir et des puissants de ce monde paraissent bien dérisoires à côté de cette immense question qu’est l’environnement.

    P.S. : je me mets à la lessive bio, histoire d'avoir du linge bien propre.

    Une vérité qui dérange, de Davis Guggenheim, avec Al Gore

    November 18

    La vérité est ailleurs

    Élise rentre de vacances en Espagne. Ses parents lui annoncent que son frère jumeau, Loïc, après une sérieuse altercation avec son père, est parti voilà six jours et ne donne pas de nouvelles depuis. Élise cherche à établir le contact avec lui, mais ses tentatives restent lettre morte. Alors elle décide de se laisser dépérir. Elle refuse de s’alimenter. Elle est rapidement hospitalisée. Commencent alors à arriver l’une après l’autre des cartes postales. Elles sont signées « Loïc » et ne s’adressent qu’à elle, avec une pensée pour la mère, et des mots très durs au sujet du père. Raffermie dans sa conviction que son frère ne l’aurait jamais abandonnée, Élise retrouve la voie de la guérison, fait son sac et part à sa recherche.

    Ce film m’a énormément touchée, grâce à l’extrême justesse des sujets et des caractères qu’il donne à voir. La gémellité ; l’absence ; trouver un sens à ce qu’on n’explique pas ; la dignité d’une mère que l’on devine brisée, la fonction transcendée d’un père qui comprend, grâce à l’intelligence du cœur, que perdre un enfant est peut-être l’occasion d’aimer mieux celui qui reste (Kad, autant exceptionnel qu’inattendu), l’amour désintéressé de l’ami amoureux (Julien Boisselier, craquant et d’une sincérité absolue), le passage à l’âge adulte (Mélanie Laurent, sensible et écorchée, de l’adolescente exclusive à la jeune adulte généreuse). Autrement dit, si ce que l’on trouve est souvent bien différent de ce que l’on cherche, c’est que la vie nous fait passer un message, encore bien au-delà de la vérité.

    Je vais bien, ne t’en fais pas, de Philippe Lioret, avec Mélanie Laurent, Kad Merad, Julien Boisselier, Isabelle Renaud, Aïssa Maïga…

    November 14

    A voir absolument!

    VU est LE magazine illustré de la première moitié du xxe siècle. À travers la naissance et l’évolution d’un tel magazine, c’est le rapport du lecteur au média qui change complètement au début des années trente : la forme et le contenu font sens, dans une approche visuelle hors du commun.

    Le magazine, jusqu’alors vecteur de l’écrit, devenait illustré, et bien plus qu’une illustration soumise au texte, on y a « vu » l’affranchissement de l’image. Annonçant le sensationnel et le médiatique, mais aussi symbole d’une liberté totale et grisante.

    « Le texte explique, la photo prouve. » L’aventure VU n’a duré que douze ans, de 1928 à 1940, mais les graphistes et les photographes actuels s’en réclament toujours. Il n’y a qu’à voir quelques-unes des couvertures et nombre de doubles pages pour s’en persuader.

    Cet espace de liberté qu’est devenu le magazine à cette époque est le résultat de plusieurs données, car la liberté n’allant pas sans la contrainte (comme dit P. Valéry), les innovations techniques sont le point de départ et le point d’orgue de cette odyssée esthétique.

    Les professionnels travaillent avec de nouveaux appareils photo : Rolleiflex, Leica, petits Klapp et Folding. Les agences de photographes se multiplient depuis la fin du xixe siècle pour alimenter les magazines, et la concurrence à Paris devient vite internationale.

    Mais surtout, il existe une flexibilité d’impression inconnue jusqu’alors : l’héliogravure, donnant un rendu de la reproduction photographique tramé et beaucoup plus précis qu’en simili (ne proposant que des blancs et des noirs, sans nuances). L’élaboration des matrices (les modèles de mise en page) sur films transparents offre la possibilité de mettre dans une page autant de photos que l’on veut selon toutes les dispositions possibles et imaginables, sans surcoût.

    Les photos s’étalent en doubles pages délirantes, inspirées, mais toujours rationnelles, et inventent une manière formelle ainsi qu’une technique narrative. La photo n’illustre plus, elle parle. Puis le photomontage connaît son essor : en associant des fragments de photos indépendantes, le découpage de l’épreuve photographique « défétichise » la prise de vue et donne son heure de gloire aux graphistes. La photo fait plus que « parler » : elle est un concept, une utopie, un slogan.

    Les équipes travaillent en symbiose pour mettre en valeur mutuellement leurs travaux, mais chaque corps de métier brille tour à tour : imprimeurs, photographes, graphistes, maquettistes, et enfin les reporters. Ces derniers sont peut-être ceux qui éprouvent le plus de liberté dans leur démarche : ils donnent à voir le monde selon un angle de vue précis et subjectif. Ils s’appellent Man Ray, Kertész, Krull, Lotar, Brassaï…

    Peu à peu, la photo prend le pouvoir : vecteur de l’affectif, de l’immédiat, de l’épique, elle est l’outil de prédilection pour parler des guerres (le républicain espagnol photographié par Capa paraît pour la première fois dans VU et provoque un tollé autour du rôle du photo-reporter, son implication, sa subjectivité, son ambivalence dans les conflits : est-il un témoin, un voyeur, partisan ou indifférent ?), des catastrophes, des questions de société (la libéralisation de la femme y trouve de multiples échos ; du chômage ; des congés payés et des grands politiques du Front populaire), des stars hollywoodiennes (où la photo se transcende elle-même et devient une fin esthétique en soi), de la médiatisation politique (la montée du nazisme en Allemagne, et, ô stupeur, des photos d’Hitler dans son intimité familiale, dans son QG de campagne…).

    Dans cette façon d’être proche du quidam ou des personnalités, on retrouve parfaitement l'ébauche des lignes éditoriales actuelles (ou « spectatoriales »). Si VU avait perduré, quel magazine serait-il aujourd’hui ?

    Pour en savoir plus sur Le Mois de la photo, cliquez sur

    http://www.evene.fr/info/mois-de-la-photo/expos-photos.php

    Regarder VU, du 2 novembre 2006 au 25 février 2007, Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris.

    November 11

    Probablement les Bahamas…

    Au-delà d’une belle performance de comédiens (mention spéciale à Aurélia Alcaïs, virtuose en la distillation des sentiments les plus intimes, toujours entre les lignes, puisque ses propos se complaisent dans le hors-sujet), j’ai découvert deux choses en assistant à cette pièce : l’écriture de Martin Crimp, maître de la langue simple et acide, et la mise en scène d’une pièce radiophonique. Il s’agit d’un portrait de famille à travers les paroles que s’échangent les parents, couple d’un certain âge. Mais déjà à ce stade préliminaire, une question se pose : peut-on vraiment parler de dialogue ? Les paroles fusent, les souvenirs s’emmêlent, les sentences n’attendent pas de réponse, les prises à parti (hein, Franck ?) de Milly ponctuent ses phrases comme autant de points de suspension qui invitent plus le spectateur que son mari assoupi à réagir. Ledit Franck sort de temps à autre de sa léthargie, mais il semble déjà aux prises avec une autre décennie (il a la soixantaine, âge de la retraite qui semble dans son cas s’assimiler à celui du retrait)… Milly le harcèle, le bouscule dans son activité qui est celle de se souvenir. Elle ressasse, tout haut, commet des lapsus, glose sur son fils, la belle-fille, la jeune fille au pair, un étrange chien dont il ne faut pas parler… Mais de ce qui est tabou (le fils), ils ne disent que le bon côté. On connaît sa réussite, sa belle villa au Cap, et autres menus faits anodins aussi légers que glaçants qui essaiment la conversation. Dialogue déjà bien miné, il l’est encore plus quand il se frotte aux « éléments extérieurs », comme la jeune Marijka, la jeune fille au pair. Car c’est par elle que le scandale arrive, et qui les touche au plus près…

    La mise en scène est une mise en abyme d’elle même, elle recrée la situation d’un enregistrement radiophonique, et cela n’enlève rien à la vérité des personnages sur scène pour le spectateur ; ils gagnent en autodérision, en intensité. « Probablement les Bahamas a été créé pour la BBC en 1987. (…) La mise en scène recrée la situation d’un enregistrement radiophonique en studio (qui aura d’ailleurs lieu avec France Culture). Ce biais pour atteindre la fiction me paraissait intéressant. Aurélia Alcaïs, Claude Duneton, Marilù Marini jouent à enregistrer la pièce, tandis que Sophie Bissantz, bruiteuse, fabrique l’environnement sonore à vue. Une manière pour rechercher la fiction, en tournant autour, pour mieux l’atteindre et pour offrir aux acteurs une façon ludique d’approcher les rôles, leurs représentations, et ainsi basculer progressivement dans la pièce, le théâtre, en s’amusant » (L.-D. de Lencquesaing).

    Probablement les Bahamas, une pièce radiophonique de Martin Crimp, un spectacle en forme d’enregistrement mis en scène par Louis-Do de Lencquesaing, avec Aurélia Alcaïs, Claude Duneton, Marilù Marini, Louis-Do de Lencquesaing ; bruiteuse Sophie Bissantz. Du 7 au 11 novembre 2006, à Théâtre Ouvert, 4 bis Cité Véron, 75018 Paris.

    November 10

    Le diable s'habille en guenilles

    L’enfer est pavé de bonnes intentions. Sonia le sait, et cela bien avant de mettre ses bonnes intentions à l’épreuve des faits. Mais dans son désir de faire régner l’ordre et la justice, elle commet ladite bonne action. Celle de porter secours à son voisin, délaissé par sa famille, affamé et séquestré par les gardiens de l’immeuble. Quand Sonia et sa petite famille emménagent dans leur nouvel appartement, l’insouciance reste définitivement à la porte ; et quand leur voisin de palier, M. Dupotier, un pauvre homme au teint couleur de cendre, commence à sonner chez eux pour leur demander de l’aide, les frontières morales qui régissent des notions communes telles que la réalité, le bien, le mal, la vérité, la charité, l’imagination, l’amour, vont se diluer peu à peu et laisser le doux suc rassurant qu’elles enserraient se contaminer.

    C’était l’enfer qui tapait à la porte. Sous la forme d’une victime. Qui a dit qu’une victime était forcément innocente ?

    J’ai retrouvé beaucoup des questionnements de la narratrice de Mangez-moi dans ce roman bien antérieur. Est-il possible de comprendre le monde en ayant toujours le goût de l’enfance dans la bouche ? Peut-on être adulte et entretenir des rapports vacillants avec la réalité ? Peut-on être coupable en donnant de soi ? Notre identité vient-elle de ce que l’on ressent intimement ou du sentiment que l’on a de faire partie d’un groupe ? Sonia, comme Myriam, doute, remet en cause ses sentiments, ses attaches, ses acquis, appréhende des mots qui viennent sans prévenir et qui n’ont jamais franchi le seuil de ses lèvres. Cela se fait en silence. Jusqu’à ce qu’… un élément perturbateur frappe à la porte. C’est le démon de l’écriture qui se manifeste pour ne plus la lâcher.

    « Assise sur la chaise, le dos contre le radiateur, je regarde les arbres aux pattes d’araignée en attendant qu’une poésie me tombe dessus. Je voudrais être ferme et tranchante, mais je suis trop bouleversée par la beauté du ciel. J’en bascule. S’il ne faisait pas si froid, je sortirais. Je m’imagine des jambes immenses. Les toits des maisons atteignent à peine mes cuisses, en trois pas je traverse la ville jusqu’aux collines de Saint-Cloud, et je m’allonge à la cime des frênes, des hêtres, des peupliers et des platanes, fakir géant, chatouillé par le piquant des branches hérissées. J’entends les bruits de la rue, le commis du boucher sous son capuchon blanc qui jette sur son épaule des quarts de bœuf et des moitiés d’agneau, les voitures qui ronflent, les chiens qui aboient. Ça commence à tambouriner. Bou-boum, bou-boum, très légèrement, comme si le cœur de l’immeuble s’était soudain mis à battre. Quelques secondes de silence, et ça reprend. La tuyauterie pour les artères, les câbles électriques pour les veines, l’ascenseur en colonne vertébrale, les paliers en poumons, l’escalier pour intestin, autant de fenêtres que d’yeux (certains animaux, des mollusques je crois, en ont jusqu’à trois cents). Je n’entends plus que ça. Je suis donc exaucée. La magie que j’attends, sur laquelle je me concentre depuis mes cinq ans, le miracle de la transmutation advient enfin. L’inanimé s’anime.

    – Au secours ! Ça tambourine plus fort et je reconnais cette voix. La tristesse lancinante d’une scie musicale. M. Dupotier appelle à l’aide. »

    Les Bonnes Intentions, d’Agnès Desarthe, éd. de l’Olivier

    October 31

    Ci-gît l’idée que certains se font du bonheur

    Maggy possède une villa sur les hauts de Cannes, dans le quartier appellé « la Californie ». Un nom qui se prête un peu encore au rêve, fantasme érodé de réussite clinquante et de vie insouciante. La Californie, c’est aussi la chaleur, l’extrême ouest, le dernier endroit de la planète où le soleil se couche.

    Chez Maggy, on est un peu hors du temps : une immense maison et ses privilèges, avec sa reine et ses courtisans réunis en un hétéroclite aréopage suspendu aux moindres faits et gestes de cette dernière. C’est elle qui régale sa troupe de fidèles qui sont par ailleurs, excepté Katya, son amie de toujours, tous ses employés.

    Une despote sur le déclin, Maggy (Nathalie Baye, que j’ai admirée en femme vieillissante baroque et désespérée). Elle brasse l’air de ses bras oisifs. Elle propose tout et son contraire, du moment qu’on échappe à l’ennui. La voici prête à boire jusqu’au bout de la nuit dans une boîte branchée, et sa phrase n’est pas achevée qu’elle désire finalement rentrer.

    Le désir… c’est un mot trop fort, dépassé et défunt. Plus de désir, plus de douleur ; du maquillage, des bijoux pour masquer, et des « chéri arrange-moi cette coiffure ; avec ces cheveux si épais, c’est impossible… ».

    Mirko est son homme à tout faire, les courses, l’amour ; combler le vide. Il vit entre la villa et le yacht, en bas, au port, avec son frère d’armes, Stefan, son ami intime depuis la guerre en Yougoslavie. Il est dur, taciturne (Roschdy Zem lui prête une aura sombre et musclée), exécute ses tâches mécaniquement. Il mijote quelque chose de pas bon, c’est aussi clair qu’il est sournois…

    Et pour cause : Hélène, la fille que Maggy n’avait pas vu depuis presque dix ans, refait surface et vient à « La Californie ». Elle tombe dans les bras de Stefan, le beau Serbe. Elle est la personne la plus saine de toute cette assemblée (libre, indépendante, simple – Ludivine Sagnier fait preuve de sobriété et de profondeur dans ce personnage –), pourtant elle rompt l’équilibre fragile – qui aurait pu durer à l’infini – du microcosme.

    Tout aurait pu arriver, y compris ce qu’il s’est passé, ce soir-là, dans la villa…

    La Californie, de Jacques Fieschi, adapté de Chemin sans issue de Georges Simenon, avec Nathalie Baye (Maggy), Roschdy Zem (Mirko), Ludivine Sagnier (Hélène), Mylène Demongeot (Katya)…

    October 22

    L'appétit vient en mangeant

    « Mangez-moi chez moi » aurait pu dire Myriam. Je m’explique : Myriam vient d’ouvrir son restaurant, qui s’appelle Chez moi, et communique avec les gens en leur faisant goûter ses plats, sa façon à elle de se dire mieux qu’avec des mots. « Mangez-moi et vous me lirez… » aurait-elle pu dire. Elle est une ennemie chevronnée des mots, se cache derrière une pulsion de travail aveugle, au service d’une passion culinaire, métaphore de ses propres désirs sans cesse contredits.

    Et pourtant, la Myriam narratrice se livre ; elle nous raconte son présent, seule, ou presque, parce qu’elle est incapable de voir les autres ; son passé, véritable gruyère qui peu à peu comble ses trous ; son fils qu’elle n’a pas revu depuis six longues années et qu’elle a eu tant de mal à aimer. On dirait que Myriam expie, qu’elle n’est plus qu’un fantôme qui épluche, tranche, émince, mécaniquement. Voilà qu’un jeune étudiant serveur vient vers elle pour l’aider, que le fleuriste d’à côté prend chez elle son café quotidien, et que les clients arrivent enfin… Telle un bouton de rose qui aurait gelé, elle a du mal à s’ouvrir, alors qu’elle n’attendait que ça… Son affaire marche, mais son enfer intérieur tape à la porte. Elle va devoir, comme l’Alice de Lewis Carroll, faire resurgir ce qui est caché derrière le miroir et qui prend une place démesurée.

    « “Buvez-moi” disait l’inscription sur la fiole d’Alice. La fillette a bu et, comme un télescope qui se replie, s’est sentie rétrécir. “Mangez-moi” disait une autre inscription sur le gâteau. Alice a mangé et s’est étirée, comme un bouleau. Trop petite, ou trop grande, ma vie se disproportionne et je ne suis jamais à la mesure de ce que j’entreprends. Comme j’aimerais retrouver ma taille originelle, celle qui me permettrait de ma glisser dans le gant du jour et de ne m’y sentir ni au large, ni à l’étroit. (…) Aujourd’hui, seule Alice me reste, Alice qui tente de résoudre l’équation foireuse du temps et de l’espace : elle doit devenir plus petite pour passer par la porte minuscule, mais une fois rétrécie, elle se rend compte qu’elle a oublié la clé sur le guéridon quatre fois grand comme elle, il lui faut donc s’étirer, grandir en croquant le gâteau enchanté, afin de réparer sa négligence passée. Moi non plus, je n’ai jamais la taille qui convient. »

    Un roman rafraîchissant, subtil, aussi savoureux qu'il est attachant.

    Mangez-moi, d’Agnès Desarthe, éd. de l’Olivier

    October 20

    Diabolo-menthe

    Un scénario peu original : le choc des cultures entre deux femmes qui ne sont pas de la même espèce (Andy la jeune diplômée en journalisme, et Miranda, le tyran, celle qui « fait » la mode à New-York, grande patronne du magazine Runway, une réplique fictive de Vogue) formant un duo qui s’acclimate plutôt bien ; une boss supposée être infernale mais qui se révèle finalement beaucoup plus humaine au long du film, où l’on excuse finalement son humeur terrifiante à renfort de larmes et de divorce (pensez donc, elle a une vie privée, la diabolique, mais tout fout le camp !) ; autant de femmes que de fashion victims arpentant les coulisses de Runway ; le vieux dilemme du petit copain qui reste sur la touche et demande à sa douce de faire le choix auquel on ne coupe pas quand la boss de votre petite amie l’appelle nuit et jour et que la petite amie accourt ; le choix vite fait finalement de la douce en question, dans une apothéose de manichéisme…

    Je savais qu’aller voir ce film allait me détendre les neurones, mais ce que j’ignorais, c’est qu’une telle vacuité du propos allait me rappeler que les films actuellement vraiment satiriques (dont c’est le but et qui arrivent à l’être réellement, donc celui-ci n’en fait pas partie) sont cyniques, à cause de notre contexte international ultra-sécuritaire et moralisant (voir Thank you for smoking) ; et là, je n’ai vu que personnages affadis (par rapport au roman mais aussi par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre, c’est une comédie au vitriol qui dépeint un milieu, oui ou non ?) et une trame prévisible. J’aimais bien l’Andy du début, mal fagotée et indifférente, et j’aurais aimé un personnage plus résistant et étanche à toute manipulation. Ou qui aurait pris une décision plus humaine, moins tranchée en guise de finale. Mais je ne suis pas scénariste, et ceci est un peu facile ; oui, oui, la critique quand on n’a pas aimé est toujours facile car qui conteste ne fait que proférer et ne produit pas. Bon…

    Le Diable s’habille en Prada, de David Frankel, avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt…

    October 18

    La vie n'est pas un long roman tranquille

    Angleterre, août 1935.

    Les deux sœurs Tallis : Briony, treize ans, et Cecilia, de dix ans son aînée, sont réunies pendant les vacances d’été dans la grande demeure familiale. La jeune Briony n’est encore qu’une enfant, mais elle est animée par la passion de l’écriture et rêve d’un destin de romancière. Sa grande sœur Cecilia ne pense qu’à Robbie, qui n’était jusque-là qu’un ami d’enfance. À travers la déclaration de cet amour, c’est le destin de trois vies qui se brise : Briony surprend les amants dans la bibliothèque, et se méprend sur les intentions du jeune homme. Ce n’est au début qu’une réaction naïve et enfantine, dont on devine peu à peu les motifs troubles, puis qui est poussée jusqu’au crime aveugle.

    Mais la réalité n’obéit pas à la même mise en scène qu’une fiction : Briony ne peut pas impunément disposer de vies réelles comme elle se joue de ses personnages, et croire en un mensonge…

    Un récit dans la grande tradition romanesque, où Ian McEwan, donnant libre cours à un style ample et sensible au plus près des consciences, s’interroge sur les pouvoirs et les limites de la fiction. Pour son héroïne, devenir écrivain s’impose peu à peu comme le seul moyen d’expier sa faute et de franchir enfin la frontière entre la fiction et la réalité du monde des adultes.

     Expiation, d’Ian McEwan, éd. Gallimard

    October 05

    Dans la luge de Yasmina Reza

    Quatre existences se côtoient, se croisent, se parlent, s’écoutent, se taisent. D’un côté, nous avons Ariel Chipman, ancien philosophe, sénile et en robe de chambre ; sa femme, Nadine, qui raconte son couple absent à lui-même. Puis Serge Othon Weil, le professeur, dont la cravate violette et les fruits qu’il porte à bout de bras et auxquels il ne touche pas trahissent un optimisme un peu forcé à cet âge. La psychiatre, elle, les écoute l’un après l’autre, avant de se lancer dans une diatribe mordante et délicieuse contre les vieilles femmes qui occupent toute la largeur des trottoirs avec leurs sacs de courses énormes, et qui par là même suscitent des sentiments violents et contradictoires, entre « moi » et « surmoi », complètement jubilatoires (j’ai découvert la comédienne Christèle Tual, et elle est superbe).

    Schopenhauer ? Eh bien, il est vaguement cité quelque part, il est présent en filigrane dans leurs désespérances respectives, mais son évocation est aussi volatile qu’un vieux parfum ouvert par inadvertance. Zébrine (et Gotra) ont aimé, et vous recommandent d’y aller, vite, vite.

    Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, de Yasmina Reza (éd. Albin Michel, adaptation théâtrale par l'auteur), avec Maurice Bénichou, André Marcon, Yasmina Reza, Christèle Tual, à Théâtre Ouvert, jusqu’au 21 octobre (www.theatre-ouvert.net).